Sylvain Fort : Zemmour, Rousseau… L’apocalypse à nos portes

Les candidats qui postulent au radiocrochet présidentiel entonnent ces temps-ci une chanson dont on connaît la musique. Elle a le charme de ces vieux airs un peu mélancoliques qui, évitant le funèbre, vous arrachent un fin sourire. Malaise, déclin, retard, déclassement, changement de cap, rebond, sursaut, relance, renouveau… dès les premiers mots, on se prend à fredonner la suite. Les remix saisonniers, comme cette « remontada » dont le nom semble celui d’un tube de l’été, ne trompent personne. Il y a là un air de déjà entendu qui rassure autant qu’il ennuie.  

« Zemmour et Rousseau sont à la politique française ce que le Hellfest est à un festival de musique baroque. Tellement plus bruyant »

Au sein de ce récital convenu, des voix soudain détonnent. Au thé dansant démocratique, elles préfèrent des stridences nouvelles. A la composition harmonique, elles préfèrent la dissonance ; au trille habile, le cri ; à la mélodie, les basses obsédantes. Zemmour et Rousseau sont à la politique française ce que le Hellfest est à un festival de musique baroque. Tellement plus bruyant. Tellement plus chaotique. Tellement plus divertissant, aussi (qui a déjà bâillé à un concert de Megadeth ?). L’effet supplante le sens. Les concepts s’amoncellent en riffs agressifs pour le seul plaisir de leur impact physiologique (guerre civile, déconstruction, écoanxiété, choc de productivité négative, djihadisme migratoire…). Le réel s’abîme dans la transe. Les blast beats du populisme enragé couvrent de leur fracas nerveux les chansonnettes d’hier. La politique passe à l’heure du death metal.  

« Tout est bon pour favoriser le dégorgement émotionnel. Quelque chose que la décence publique refoulait enfin se libère »

Les mots n’y sont plus très intelligibles. Ils fonctionnent par enchaînements mécaniques. Ils deviennent l’équivalent sonore de coups de poing assénés à l’aveugle, juste pour voir si ça fait mal. Tout est bon pour favoriser le dégorgement émotionnel. Quelque chose que la décence publique refoulait enfin se libère. Saturnales post-Covid. Rien n’est jamais assez provocant, brouillon, racoleur. Le but : que cela soit le plus sonore possible. Il faut saturer les haut-parleurs. Recherche méthodique de l’effet larsen. Et ça marche.  

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Par-delà les décibels, on devine un propos. Foin de retard, de déclin, de rebond et de nouveau cap. Il est désormais question de disparition, de fin du monde, de mort programmée, d’abîmes, de damnation. Voici l’apocalypse à nos portes. Vous pensiez pouvoir d’achat, impôts, retraite, emploi, éducation ? Voici les invasions barbares, les ouragans climatiques, la submersion par les migrants pour les uns, par les océans pour les autres, l’annihilation de l’humanité par elle-même, de la France par les étrangers, des étrangers par la France, des dominés par les dominants, des dominants par les dominés, des pauvres par les riches et des riches par les plus riches qu’eux.  

« Cette antienne nouvelle nous coince entre les supplices de l’enfer et l’azur de la salvation, avec une fascination évidente pour la perdition et le néant »

Aux compromis ordinaires de la routine politique s’oppose la promesse illuminée des prophètes rugissants : à cause des autres, nous allons tous disparaître ; grâce à moi, vous allez survivre. Les autres ? Les immigrés, les médias de gauche, les Européens, les musulmans, les bobos, les mondialistes ; les capitalistes, les boomers, les mâles cisgenres, les banquiers, les médias de droite, les cathos tradi, les industriels… De façon obsessionnelle est scandée la longue litanie de ces bourreaux protéiformes qu’il s’agit de terrasser comme saint Michel terrassa le dragon. Cette antienne nouvelle nous coince entre les supplices de l’enfer et l’azur de la salvation, avec une fascination évidente pour la perdition et le néant.  

C’est alors qu’on voit ceux qui cherchaient le Mozart ou la Callas de la politique se tourner avec gourmandise vers les Dave Mustaine et Lzzy Hale de la nouvelle scène, glorifier leurs raucités et se délecter de leur « radicalité », nom élégant donné à l’agrégat percussif et foutraque dont se composent ces rhétoriques – et dont Donald Trump et Greta Thunberg détiennent d’une certaine façon le copyright planétaire. Il n’est pas jusqu’à un vieux rocker sur le retour, né quelques années à peine après Dick Rivers, qui ne se tatoue dans le dos un ange de la mort et copie les accents de Lemmy Kilmister pour donner la réplique aux nouveaux venus en espérant capter un peu de leur fan base.  

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Comme le Des Esseintes de Huysmans cherchant pour tromper sa lassitude des parfums toujours plus musqués, des fleurs toujours plus vénéneuses, notre démocratie convoite des sensations nouvelles dont la toxicité fatale lui importe moins que les puissantes sensations qu’elle croit en tirer. Malaise, déclin, retard, déclassement ? Vous voulez dire : décadence.  


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