Gérald Bronner : « La rationalité n’appartient à aucun camp en particulier »

Comment rendre attractifs les discours raisonnables ? Comment lutter contre la vague d’irrationalité qui déferle sur notre époque ? C’est à ces questions compliquées que va tenter de répondre la « commission Bronner » lancée mercredi à l’Elysée par Emmanuel Macron en personne.  

En exclusivité pour L’Express, Gérald Bronner, sociologue et auteur du récent « Apocalypse cognitive » (PUF), dévoile son équipe et ses méthodes de travail. La commission qui se veut indépendante a jusqu’à décembre 2021 pour formuler des propositions dont pourront ensuite s’emparer tous les candidats à l’élection présidentielle.  

Parmi les pistes de réflexion qu’il évoque déjà et qui ne manquera pas de faire parler : une régulation des « médias conventionnels » sur le modèle du CSA avec la parole politique. « Ne pourrait-on pas s’inspirer de cette logique pour le monde scientifique ? Il ne s’agit pas de censurer des points de vue, mais de donner la parole à la mesure de ce que ces paroles pèsent dans le monde scientifique », propose Bronner.  

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L’Express : Qui sont les personnalités qui composent votre commission ?  

Gérald Bronner : La commission compte une quinzaine de membres. J’ai insisté pour qu’il y ait des chercheurs, comme Anne Muxel, directrice de recherches en sociologie et en science politique au CNRS, Laurent Cordonier, chercheur en sciences sociales à la Fondation Descartes, ou encore Frédérick Douzet, professeur de géopolitique à Paris 8. Il y a aussi des acteurs de terrain comme Iannis Roder, professeur en Seine Saint-Denis, ou Rudy Reichstadt, directeur de l’observatoire du complotisme Conspiracy Watch. Annette Wieviorka, spécialiste de l’histoire et de la mémoire de la Shoah, nous apportera une perspective historique. Nous avons aussi dans nos rangs une journaliste, Aude Favre, à la tête d’une chaîne Youtube intitulée WTFake. Elle vient de réaliser un documentaire pour « Complément d’enquête » sur l’argent de l’infox.  

Je ne voulais pas une commission pléthorique comme cela peut se faire parfois car nous n’avons pas beaucoup de temps pour travailler. Nous devons rendre notre copie fin décembre, l’idée étant de ne pas être parasités par la campagne présidentielle qui commencera alors.  

Dans le grand entretien qu’il a accordé à L’Express fin 2020, Emmanuel Macron alertait déjà sur la montée du complotisme et la « contestation de toute forme d’autorité, y compris de l’autorité académique et scientifique ». La création de cette commission confirme-t-elle la volonté politique sur ce sujet ? 

Clairement. Quand on créé une commission de ce genre, c’est un signal fort. J’ai le sentiment que si cette décision intervient maintenant, c’est notamment parce que le président est particulièrement sensible à la problématique des antivax. Sans parler des manifestations qu’on a vu fleurir cet été contre le passe sanitaire dans lesquelles certains participants arboraient l’étoile jaune, détournant des symboles historiques. Tout cela a provoqué de la sidération. Surtout, derrière ces théories apparaissent des questions liées à la sécurité. Un groupuscule d’extrême-droite et complotiste a été interpellé alors qu’il était soupçonné de projeter des attentats contre Olivier Véran, des centres de vaccination et une loge maçonnique.  

Le complotisme menace-t-il la campagne présidentielle, alors que le champ démocratique semble ouvert à l’irrationalité ?  

C’est un enjeu fondamental. Nous sommes à un moment où il est essentiel de tenter de préserver la qualité des débats et le processus démocratique. Les médias en ont d’ailleurs bien conscience. La Croix vient de publier un appel avec dix engagements pour un « débat apaisé ». Tout le monde est préoccupé par cette question. Ces élections vont être perturbées par des flux d’infox, dont une partie proviendra probablement de pays étrangers.  

Même s’il prend garde à ne pas le formuler de cette façon, Emmanuel Macron se présente de plus en plus comme le candidat de la raison. Cela ne présente-t-il pas le risque d’associer la rationalité à un camp politique ?  

Je me suis posé la question à mon modeste niveau. Je suis légaliste envers les institutions, et, en tant que professeur d’université, je ne me vois pas refuser une lettre de mission provenant du président de la République. Mais je me suis aussi posé la question de l’indépendance de cette commission. Premièrement, j’ai demandé à ce que les auditions soient filmées pour la transparence, mais aussi pour les archives. Deuxièmement, les membres de la commission sont avant tout des chercheurs et des acteurs de terrain. J’ai mis à distance les militants partisans. Puis, troisièmement, et c’est un engagement que je prends, notre rapport sera publié. Je l’enverrai d’ailleurs à chacun des candidats à l’élection présidentielle, en espérant que chacun puisse se saisir de nos propositions. C’est un sujet éminemment politique, comme je l’ai dépeint dans mon livre « Apocalypse cognitive ». Mais c’est aussi un sujet transpartisan. La rationalité n’appartient à aucun camp en particulier. Tout comme la question du réchauffement climatique. La qualité de l’information, c’est notre oxygène démocratique. La politisation du sujet dépendra ainsi des candidats, ce ne sera plus de mon ressort.  

Comment allez-vous travailler ?  

Nous sommes chargés de faire un état de l’art. Nous allons consulter la littérature scientifique et les méta-analyses sur les fake news. Et, bien sûr, nous allons organiser des auditions. Nous allons interroger des experts sur la question de la régulation algorithmique. Je ne vois pas comment nous n’auditionnerions pas les grands acteurs français du monde numérique, c’est-à-dire notamment les Gafam.  

Nous allons réfléchir également au développement de l’esprit critique. Tout comme nous allons nous pencher sur la question de l’argent des infox car il y a toute une économie des fake news sur laquelle il faut faire la lumière. Nous interrogerons évidemment des personnes qui proposent des solutions. Aujourd’hui, un vrai travail a vu le jour sur ces sujets notamment sur des algorithmes plus vertueux.  

Enfin, nous ne pourrons pas faire l’économie d’étudier, d’analyser les profils psychologiques et sociologiques des personnes plus sensibles au complotisme.  

Mais concrètement, comment fait-on pour rendre attractifs les discours raisonnables ?  

C’est bien là toute la question. Sur un support comme Youtube, il faut savoir qu’un milliard d’heures de vidéo sont visionnées chaque jour. Cela fait 12 000 ans cumulés. Parmi toutes ces vidéos, 70% sont regardées suite à une recommandation de l’intelligence artificielle. Il y ainsi une éditorialisation massive. Il faut réfléchir à cela. Comme le montre une étude conduite en 2019, on sait désormais que si on cherche des informations sur le climat, plus de 50% de vidéos proposées seront des vidéos climato-sceptiques. Ce qui signifie qu’il y a un problème dans les incitations algorithmiques. Comment rendre ces algorithmes plus vertueux, c’est-à-dire en faveur de la rationalité et de la défense du consensus scientifique, tel est l’enjeu. Si on tape « climat » dans le moteur de recherche, on peut légitimement attendre de Youtube qu’il nous propose 96 vidéos non climato-sceptiques sur les 100 qui ressortiront, puisque cela correspond à l’état de force chez les scientifiques sur ce sujet.  

Sophie Elizéon, qui dirige la Dilcrah, rappelle que les plateaux de télévision ont eux aussi servi de « porte-voix » aux thèses complotistes, il n’y a pas que les réseaux sociaux…  

Les médias « conventionnels » sont effectivement eux aussi responsables, tout en étant victimes car ils sont contaminés par des logiques numériques. La régulation des médias est déjà en cours en France, nous ne partons pas de rien. Le CSA régule la parole politique en cette période électorale, en accordant un temps de parole à chaque candidat en fonction de son poids politique. Ne pourrait-on pas s’inspirer de cette logique pour le monde scientifique ? Il ne s’agit pas de censurer des points de vue, mais de donner la parole à la mesure de ce que ces paroles pèsent dans le monde scientifique. Cela me paraît audible pour tout le monde.  

Si les médias conventionnels n’ont pas de règle collective, c’est la logique du marché de l’attention qui va primer. C’est-à-dire que des figures éructantes vont s’imposer, à l’image de l’avocat Fabrice Di Vizio, devenu une star en quelques mois grâce à ses positions sur les vaccins ou le passe sanitaire, précisément parce qu’il attire l’attention. Si on abandonne les médias au marché de l’attention, il n’y aucune liberté éditoriale, bien au contraire. Les propositions de régulation par la rationalité me paraissent plus libératrices.  

Mais les critiques vont vous rétorquer qu’à travers la lutte contre le complotisme, on écarte les voix dissidentes…  

Bien sûr. A partir du moment où toute initiative sur le sujet est vue de façon suspicieuse, c’est déjà problématique. Mais ces critiques ne voient pas qu’une éditorialisation forte de l’information existe déjà. Les réseaux sociaux, qui sont en Europe et aux Etats-Unis en train de devenir la première source d’information – et le sont déjà chez les jeunes – font de l’éditorialisation. La différence fondamentale entre L’Express et Facebook, c’est que vous choisissez votre couverture et réfléchissez à des articles portant des points de vue différents. Sur les réseaux sociaux, l’éditorialisation se fait en fonction d’algorithmes d’incitation. Ceux qui considèrent que la liberté consiste à ne rien faire se trompent complètement. Nous sommes des victimes des logiques algorithmiques qui nous entraînent dans des mondes de plus en plus polarisés. Une étude de Stanford sur douze pays de l’OCDE montre que la polarisation ne cesse de croître, notamment en France. 

Mais n’a-t-on pas accordé trop d’importance au mouvement antivax, et plus largement à l’opposition au passe sanitaire ? En juillet, l’opposition au vaccin contre le Covid n’était plus que de 16%, tandis que les manifestants sont de moins en moins nombreux les samedis… 

Toutes les recherches en sciences sociales computationnelles montrent à quel point des petits groupes motivés peuvent se faire entendre. Cela s’est totalement confirmé sur le vaccin. Il n’y a pas besoin d’être très nombreux pour faire de votre combat un sujet visible. Au début de la campagne vaccinale, on a clairement eu l’impression que les autorités avaient peur de ces mouvements. Mais il faut rappeler qu’à cette époque, six Français sur dix disaient refuser le vaccin. A présent, le rapport de force s’est complètement inversé, et la France a une couverture vaccinale parmi les plus élevées dans le monde. C’est quand même une énorme réussite.  

Qu’avez-vous pensé de Christiane Taubira, icône de gauche qui a refusé d’appeler à aller se faire vacciner en Guyane, alors que la couverture vaccinale y est faible et que les hôpitaux sont débordés ?  

C’est absolument navrant, et extrêmement décevant de la part d’une femme qui n’a pas manqué de courage sur d’autres sujets. Soit c’est par crainte de l’opinion publique en Guyane. Mais Christiane Taubira ne nous avait pas habitués à cela. Ou alors elle ne s’est effectivement pas renseignée comme elle l’affirme, mais il s’agit quand même d’un sujet essentiel pour un responsable politique. Dans tous les cas, j’ai été très déçu de découvrir ses propos.  

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Que peut-on faire à l’école pour développer l’esprit critique ? Faut-il instaurer un cours dédié à cette thématique ?  

La science pédagogique sur l’esprit critique est en train de se développer. Nous avons publié un rapport avec Elena Pasquinelli sur cette question, avec une série de propositions. Les chercheurs s’accordent plutôt sur le fait qu’un nouveau cours spécifique n’est pas nécessaire mais qu’on peut dispatcher cette incitation à la pensée analytique et méthodique à travers les autres cours, afin que les élèves apprennent un peu mieux comment fonctionne leur cerveau.  


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