Gaël Brustier : Une gauche radicale de gouvernement est-elle possible ?

La dernière décennie a été marquée dans nombre de pays par un reflux spectaculaire des vieilles social-démocraties et par l’émergence de nouvelles gauches radicales qui, dépassant de loin l’étiage des vieux partis communistes, ont rénové un temps au moins l’offre politique à gauche. 

Les gauches radicales portent dans le champ politique et électoral les aspirations nées de la « pensée critique » et des mobilisations nouvelles (féministes, environnementales, démocratiques) dans la société. A partir de 1989, l’essor des pensées critiques se veut une tentative de réponse à l’échec du bloc soviétique, mais aussi aux défaites rencontrées dans les années 1970. La contestation des termes de la mondialisation et de la globalisation a fourni un carburant politique essentiel à cet essor. La crise de 2008-2009 et l’incapacité des vieilles social-démocraties de s’extraire du consensus économique régnant au sein des institutions européennes ont libéré un espace politique et électoral nouveau. Ainsi, si le mouvement altermondialiste a été la rampe de lancement des nouvelles gauches radicales en permettant la formation d’une nouvelle génération de cadres intellectuels et politiques, 2008 a marqué une nouvelle étape : la confrontation aux conséquences matérielles des politiques d’austérité dans de nombreux pays et à l’essor du « mouvement des places ». Ces mouvements d’occupation de l’espace public mêlant contestations économique et démocratique sont le terreau de mouvements comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce. 

« Dans des sociétés soumises au choc de la crise, les gauches radicales ne pouvaient se contenter de demeurer une gauche idéale à côté de la gauche réelle »

La richesse de la pensée critique a permis aux gauches radicales de faire une analyse pointue de la fissuration puis de l’effondrement du bloc historique néolibéral, hérité des années Thatcher et Reagan. En affirmant qu’un « autre monde est possible » dès avant la crise de 2008, toute une génération militante, souvent formée aux sciences sociales, a pu émerger. Dans des sociétés soumises au choc de la crise, les gauches radicales ne pouvaient se contenter de demeurer une gauche idéale à côté de la gauche réelle. Les idéologies existantes étant mises à mal, les signifiants et les symboles perdant de leur intensité, les fondateurs de Podemos ont incarné un temps un puissant renouvellement stratégique et politique de ce camp. 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

Le débat sur le « populisme de gauche »

Le débat sur le « populisme de gauche » a cependant été mal traduit et souvent détourné aux fins de luttes internes, affaiblissant un débat stratégique de grande qualité. Là où le mot « populisme » suggérait dans le débat français une forme politique aux relents démagogiques, les écrits d’Ernesto Laclau, Chantal Mouffe et, plus récemment Inigo Errejon soulignaient quant à eux la nécessité d’une pratique démocratique plus proche des demandes sociales existantes et, en quelque sorte, plus « modérée ». Cette invitation, présente dans Podemos, à porter les pensées critiques hors du lit traditionnel de la gauche radicale semble, pour l’heure, mise en échec. 

Podemos a cependant réussi à participer au pouvoir tout en n’occupant plus que l’espace traditionnel d’Izquierda Unida (la coalition autour du PCE). Syriza occupe l’espace électoral du Pasok, mais a échoué dans les buts premiers que les proches de Tsipras s’étaient fixés. En 2017, c’est Jean-Luc Mélenchon qui a réussi avec plus de 7 millions de suffrages à réaliser le sorpasso, c’est-à-dire à doubler le candidat du parti socialiste (PS), mais il piétine désormais. La prise de contrôle du Labour Party par les amis de Corbyn a tourné court. Les nuages se sont amoncelés au-dessus de ces mouvements. 

« La tendance à voir dans le conflit israélo-palestinien la matrice des rapports internationaux ainsi que la domination de ce que Michael Bérubé dénonce comme une « gauche manichéenne » ont également affaibli la capacité d’attraction des gauches radicales »

Quelques raisons peuvent expliquer cet échec relatif. Le renfermement sur un noyau militant affirmant davantage la radicalité de ses options que sa capacité à agréger d’autres groupes sociaux. La quête d’une forme de « pureté militante » a donné prise à des polémiques coûteuses comme, chez nous, celle sur « l’islamo-gauchisme ». La course derrière toutes les formes de radicalité, au besoin en tordant le sens de certains concepts de sciences sociales, l’a emporté sur le souci d’élargissement.  

L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l'app

Télécharger l’app

La tendance à voir dans le conflit israélo-palestinien la matrice des rapports internationaux ainsi que la domination de ce que Michael Bérubé dénonce comme une « gauche manichéenne » ont également affaibli la capacité d’attraction des gauches radicales. En conséquence, le repli progressif de ce camp sur son noyau sociologique originel a sonné le glas de ses ambitions du milieu des années 2010. La possibilité d’une gauche radicale de gouvernement s’est donc éloignée… 


Opinions

Chronique

Stefan BarenskyStefan Barensky

Chronique

Aurélien SaussayPar Aurélien Saussay

Chronique

Nicolas Bouzou : Nicolas Bouzou

Chronique

Les écologistes mettent en avant des enjeux qui questionnent notre modèle de société, de l'alimentation à l'automobile en passant par la grande distribution, explique Jean-Laurent Cassely.Par Jean-Laurent Cassely

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

7 − 2 =