Emmanuel Macron : à la recherche du candidat perdu

Le temps retrouvé. Ce 19 juillet 2021, Emmanuel Macron a convié le gouvernement dans sa totalité (secrétaires d’Etat compris, conjoints en prime) à partager avec lui les traditionnelles agapes estivales. Neuf mois avant l’élection présidentielle, cette dernière occupe les esprits autant que la crise sanitaire. Dans les jardins de l’Elysée, on piaffe, on évoque la campagne qui déjà commence doucement, les oppositions qui, de l’avis général, s’abîment en refusant de soutenir le passe sanitaire… « Attention à ne pas sous-estimer Xavier Bertrand, c’est un énorme bosseur », met en garde une secrétaire d’Etat. Moqueur, un ministre rétorque : « Un jour, Nicolas Sarkozy m’a dit : « Bertrand n’a qu’une seule qualité, c’est qu’il a une gueule d’électeur. » »  

On rit, on savoure ce dîner, peut-être le dernier. Une des invitées, sans doute saisie par l’émotion, le fredonne au président, sur un air nostalgique. L’intéressé badine : « Qui dit que c’est le dernier ? Si on travaille – et en général on sait faire -, ce n’est peut-être pas le dernier. » Voici, ce soir de juillet, le palais de l’Elysée nimbé du macronisme le plus pur. Une foi inébranlable en « l’émancipation par le travail ». Aucun de ses prédécesseurs n’a été réélu depuis Jacques Chirac, mais Emmanuel Macron, lui, semble croire à sa victoire si ses ministres et lui-même se donnent la peine de turbiner. 

« Il ne faut pas faire les marioles »

Puis, l’été. Les parquets des petits bureaux exigus de la Rue du Faubourg Saint-Honoré ont cessé de craquer. Tous leurs occupants ont cru que le temps de souffler était venu, « recharger les batteries » pour mieux se lancer dans la bataille pour l’Elysée. Las ! « Cinq jours, il m’a fichu la paix cinq jours, halète, encore à bout de souffle, un conseiller. Il n’a absolument pas coupé. » Il faut dire que l’actualité, embrasée par l’arrivée des talibans au pouvoir en Afghanistan mi-août, la succession de meurtres à Marseille fin août, et quelques manifestations contre le passe sanitaire, n’a pas aidé. Sans parler de cette campagne élyséenne 2022 qui pétarade et fait dire à certains qu’en septembre 2021 on se croirait en mars 2022. De l’avis d’un stratège macroniste objectif, pendant que la droite s’écharpe sur la façon de désigner son candidat, tandis qu’Eric Zemmour grignote l’espace de Marine Le Pen, alors que la gauche paraît écartelée et les écolos semblent esquintés par leur radicalité, Emmanuel Macron, lui, « a fait un bon été et une bonne rentrée ». Un grand plan pour Marseille, un Beauvau de la sécurité… « Il a occupé tous les fronts méthodiquement », juge un observateur.  

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Jusqu’à rendre un peu effrontés certains membres de son entourage ou du gouvernement, qui se rengorgent : « Je ne vois pas qui peut gagner à part lui en 2022. » Mais la vantardise avant le scrutin n’a rien de macronien. Pendant que les uns disent leur assurance, le Premier ministre Jean Castex, en privé, tempère : « J’ai l’intime conviction qu’on gère le pays le mieux possible, mais il ne faut pas faire les marioles, il faut laisser les gens le voir. » A ceux qu’il reçoit dans son bureau, le président, lui, répète : « Quand la mer est un peu calme, je suis plutôt inquiet. » Des moments d’inquiétude qui « ressemblent à ceux d’un homme qui se demande s’il ne va pas pleuvoir sans pour autant se préoccuper d’acheter un parapluie », nuance l’un de ses visiteurs. 

 » Je vais vous expliquer comment on perd une campagne au nom de la raison… »

Le temps suspendu. Il faut dire que l’animal politique Macron n’aime rien tant que le bruit, l’agitation, la controverse. Il l’a lui-même théorisé : c’est dans les périodes de crise qu’il se dépasse. « Il est devenu en cette sortie de crise sanitaire le pôle de stabilité, ce n’était pas acquis il y a un ou deux ans, veut croire l’un de ses proches historiques. Est-ce qu’il porte cette stabilité à la fin, pour la campagne ? Ce n’est pas son ADN. Il a plutôt envie de mettre un coup de pied dans la fourmilière. » Certains autour de lui ont pourtant jugé intéressant de faire de cette modération, de cette constance, « le narratif », comme on dit en Macronie, de la campagne du président sortant. Ainsi, la commission pilotée par le sociologue Gérald Bronner, chargée de réfléchir aux façons de lutter contre les dangers du complotisme et aux solutions pour offrir aux citoyens une information éclairée, fait partie des moyens détournés pour installer dans l’opinion l’image d’un président-candidat garant de la rationalité. Une façon de suggérer que Macron rime avec raison, sans commettre l’erreur de le formuler.  

Car la macronie retient son souffle quand Clément Beaune soutient, à la fin de l’été, dans un entretien au Monde : « En 2022, il nous faudra incarner le camp de la République et de la raison. » Un homme avant lui a pu apprécier les retombées d’une telle saillie. Alain Minc a tracé des décennies plus tôt les contours du « cercle de la raison », incarné en 1995 par le candidat Edouard Balladur. L’économiste a beau voir en Beaune l’un des meilleurs de sa génération, cela ne l’a pas empêché, après lecture de l’interview, de murmurer à ce dernier sa façon de penser : « On a perdu une campagne à l’époque où la raison dominait, je vais vous expliquer comment on perd une campagne au nom de la raison… » Paradoxalement, à l’heure où rationalité et bon sens paraissent fragilisés, « raison » devient un mot éruptif dont l’usage risquerait de raviver le procès en arrogance fait à Emmanuel Macron. « Nous n’avons pas le monopole de la raison comme ceux qui avaient le monopole du coeur, s’est ému Jean Castex devant les siens. Les zinzins progressent, mais je ne pense pas que tous mes concitoyens sont devenus fous. On doit leur montrer qu’on est des types qui, par des temps de mutation, seront les mieux à même de conduire le bateau France. Les Français savent qu’ils sont des râleurs, des contestataires, ils nous testent. Mais il faut s’abstenir de toute formule où on est dans le jugement des valeurs. » 

« Le pays est très injuste »

Le temps des questions. Alors, que dire ? Quelle histoire raconter ? Voici Emmanuel Macron prisonnier de son sérieux et de sa permanence. Chaque mouvement est un risque pour celui qui, en 2017, « n’avait ni passé, ni passif », selon la formule d’un de ses amis, et qui l’a emporté en promettant de tout bousculer. « Son avantage, lors de la dernière présidentielle, c’est que tout le monde pouvait se projeter sans ouvrir des boîtes, comparer…, poursuit le même proche. Maintenant, son histoire est celle du sortant et, jusqu’à la dernière seconde, il faut tenter de s’en extraire ; parce que les candidats qui entrent en campagne doivent représenter d’une manière ou d’une autre un espoir, ils doivent déclencher une envie, un désir. » Pourtant, devant ceux qui prennent place dans son bureau, le président évoque souvent l’importance de présenter « un bilan ». Comme si lui croyait que ce passif pouvait devenir force d’attraction, de séduction. Sans doute animé par la même foi, Alexis Kohler s’est plaint, lors d’une réunion au Château : « Le pays est très injuste, nous agissons bien et on a l’impression qu’il ne s’en rend pas toujours compte. » Un ministre a alors fait remarquer au Secrétaire général de l’Elysée : « L’écart entre ce qu’on fait de bien et ce que le pays ressent, ça s’appelle la politique. »  

Et la politique est justement ce qui rend une réélection chaque fois aussi incertaine, qu’importe le bilan. Maintenant que la transformation ne peut plus être son identité, que reste-t-il à Emmanuel Macron ? « Il faut dire pourquoi on transforme, affirme l’un de ses conseillers. On transforme pour préserver ce que nous sommes, le modèle français. » Et le même d’insister : « Les grands défis auxquels nous sommes confrontés (climat, terrorisme, risque sanitaire) supposent une nation de citoyens solidaires. » Cela ne vous rappelle rien ? « Réconcilier les Français », voilà un voeu que le chef de l’Etat a déjà exprimé à maintes reprises et qui constitue un fil rouge de la pensée macronienne.  

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Dans son entretien à L’Express en décembre 2020, il admettait : « La réconciliation ne se décrète pas. Mais le combat qui est le mien ne consiste pas à essayer de réconcilier en ayant des mots émollients, les Français savent que ce ne sont pas seulement des mots qui les ­réconcilieront, mais l’action. » Le temps perdu ? 


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