Migrants : pourquoi les traversées de la Manche sont-elles plus importantes ?

Sur la scène européenne, on peut y voir l’ombre d’une brouille diplomatique. Mi-septembre, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, et son gouvernement pointent du doigt l’inefficacité de la France après l’arrivée de migrants sur le sol britannique. Depuis plusieurs jours, des centaines d’entre eux quittent l’Hexagone pour rejoindre les côtes anglaises. Les chiffres de la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord confirment cette tendance à la hausse : en 2018, celle-ci avait compté 600 tentatives de traversées contre 15 400 en 2021, soit deux fois plus qu’en 2020 (une même personne peut être comptabilisée plusieurs fois si elle participe à plusieurs tentatives). Mais derrière ce constat qui empoisonne les relations franco-britanniques, plusieurs facteurs peuvent expliquer cette ruée vers la Manche. 

« Face à la sécurisation renforcée, il n’y a pas d’autres passages possibles pour se rendre au Royaume-Uni », résume Matthieu Tardis, chercheur à l’Institut français des relations internationales et spécialiste des migrations. Dans la ville de Calais qu’il qualifie de « très grillagée », les contrôles se sont intensifiés au niveau des principaux points de passages. Les accès au port de Calais et à l’entrée du tunnel sous la Manche sont restreints par des dizaines de kilomètres de barbelés haute sécurité qui bordent une partie de la zone. Aussi, les fouilles des convois ont augmenté et du matériel dernier cri permet de détecter d’éventuels intrus (capteurs de CO2 ou de fréquence cardiaque, imagerie par ondes millimétriques, vidéosurveillance, drones…). « La question migratoire existe depuis vingt ans et la création de l’Eurotunnel. Le gouvernement français a eu le temps d’améliorer son arsenal technologique », explique Virginie Guiraudon, chercheuse à Sciences Po. 

Elle estime que cette hausse des traversées de la Manche date d’il y a un an. « Cela concorde avec la date du Brexit effectif – en décembre 2020. A l’époque, les personnes exilées pensent qu’il faut quitter la France avant la date du 1er janvier 2021, car après cette échéance, il serait plus dur de rejoindre le Royaume-Uni. Ce qui était complètement faux. » En effet, la surveillance des frontières entre la France et son voisin britannique est régie par l’accord bilatéral du Touquet signé en 2003. Mais d’après Agathe Battistoni, responsable plaidoyer de l’ONG Safe Passage France, le Brexit a bel et bien joué un rôle dans ce nouveau phénomène, notamment sur le plan législatif : « L’accord négocié entre le Royaume-Uni et l’Union européenne ne comporte aucune disposition sur les sujets d’asile et d’immigration. Avant, il existait le règlement européen « Dublin III », qui permettait notamment à des mineurs isolés de rejoindre leurs proches outre-Manche et de façon sûre et légale. »  

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Une zone de contrôle de plus en plus vaste

Si elle le souhaite, la France peut négocier avec les Britanniques sur l’ouverture de voies légales pour les personnes étrangères qui ont de la famille au Royaume-Uni. « Cette possibilité de négociation est ouverte dans l’accord de Brexit mais tout le monde se renvoie un peu la balle », complète Matthieu Tardis. En attendant une avancée politique, les exilés qui arrivent à Calais n’ont souvent pas d’autres options que de prendre la mer s’ils veulent retrouver leurs familles de l’autre côté de la Manche. « Les traversées battent des records, on était à 450 traversées en mai, ça nous paraissait énorme, parfois on arrive à 800 traversées quotidiennes », s’indigne Agathe Battistoni. En août dernier, un migrant érythréen qui tentait de rejoindre le Royaume-Uni s’est noyé lors du naufrage de son embarcation au large de Dunkerque. 

« La Manche constitue l’un des endroits où il y a le plus de trafic maritime au monde et ce sont des gros cargos qui ne peuvent pas s’arrêter lorsqu’ils voient un zodiac », souligne Matthieu Tardis. Malgré les risques encourus, les exilés décident de tenter la traversée sur une embarcation de fortune. Parfois, ils décident de traverser la mer en nombre, car plusieurs pneumatiques dispersés restent plus difficiles à intercepter par les autorités. De l’autre côté, les forces de l’ordre françaises connaissent des difficultés à contrôler une zone de plus en plus vaste. Alors que le gouvernement a opté pour une politique de dispersion qui se traduit par des démantèlements de camps réguliers ou encore des tentes déchirées par les policiers, les migrants tentent leur chance sur une autre partie du littoral. Selon la préfecture maritime, le phénomène a commencé dans le Calaisis avant de se déplacer vers Boulogne-sur-Mer. 

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Face à cette situation, Londres s’agace et Paris apparaît impuissant. Début septembre la ministre de l’Intérieur britannique, Priti Patel, a approuvé une nouvelle stratégie de refoulement – pourtant illégale au regard du droit international – vers la France des bateaux de migrants traversant la Manche pour atteindre le Royaume-Uni. Pourtant, l’exécutif français met les moyens, comme le montre le déplacement du ministre de l’Intérieur à Calais en juillet dernier. « Gerald Darmanin a décidé d’acheter pour des milliers d’euros de drones. En parallèle, il y a aussi davantage de personnels mobilisés. C’est comme si la frontière anglaise était à Calais », constate Virginie Guiraudon. Mais alors que les traversées de la Manche augmentent, cette stratégie se révèle inefficace, conclut Agathe Battistoni : « Ces mesures de dissuasion restent contre-productives. La réponse n’a pas atteint l’objectif qui était de réduire le recours à cette route migratoire aléatoire. » 


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