Pierre Valentin : « Michel Wieviorka est un rassuriste du virus woke, en pleine expansion »

Fin août, le sociologue Michel Wieviorka publiait dans L’Express une longue analyse pour expliquer que la France était très loin d’être envahie par le wokisme, et que les comparaisons avec les Etats-Unis ne faisaient guère sens. Le texte a suscité de nombreuses réactions. Auteur de deux notes sur « l’idéologie woke » pour le think tank Fondapol, Pierre Valentin, qui était cité par Michel Wieviorka, nous a fait parvenir cette réponse. Nous la publions afin de faire vivre le débat.  

Toute pandémie aura toujours ses virologues dits « rassuristes ». Face au virus woke, nous avons en France Michel Wieviorka. Dans un texte publié par l’Express, Monsieur Wieviorka déplore l’usage des « métaphores médicales qui pathologisent les questions sociales plutôt que de les aborder sur le fond », et semble vouloir attribuer la métaphore virale concernant la « cancel culture » au ministre de l’Éducation. Celui qui m’a fait la courtoisie de me lire, et j’en suis très reconnaissant, oublie que cette analogie est issue des penseurs woke, et non de leurs détracteurs. Jacques Derrida lui-même affirmait que l’on pouvait résumer, en schématisant, « la matrice de tout ce [qu’il] a fait depuis qu’il a commencé à écrire », à une « parasitologie, une virologie », métaphore ensuite reprise par le féminisme noir via Breanne Fahs et Michael Karger en 2016. Ces auteurs pathologisent-ils leurs propres travaux? 

« Notre pays ne peut servir à Pierre Valentin pour illustrer un phénomène pourtant tenu pour menaçant pour notre culture » affirme Michel Wieviorka, ajoutant que « ceux qui dénoncent l’emprise du « wokisme » à l’université ont peu de faits lourds ou de tendances fortes à signaler ». Ce serait oublier le très exhaustif Rapport sur les manifestations idéologiques à l’université et dans la recherche publié en mai dernier par l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires. 

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La cascade, l’avalanche de faits bruts est là, indiscutable : vingt-trois pages d' »exemples de thèses en sciences humaines et sociales » woke, dix-sept pages d’exemples de manifestations de la « cancel culture » dans le monde universitaire, vingt pages d’exemples d’enseignements, cours et autres séminaires woke, onze pages sur les « revues et évènements en sciences humaines et sociales » wokisés. En Amérique ? Au Royaume-Uni ? Au Canada ? Non, en France, et avec des exemples très récents à l’appui. 

Nous avons d’ailleurs frôlé en France le privilège d’avoir notre propre petit Evergreen (université américaine qui avait en 2017 été le théâtre d’émeutes contre un professeur de biologie, Bret Weinstein NDLR) à nous, lorsque les noms de deux professeurs de Sciences Po Grenoble ayant été accusés « d’islamophobie » ont été placardés sur les murs de l’université. Cet évènement a eu lieu quelques mois seulement après la décapitation de Samuel Paty, poussant les pouvoirs publics à placer ces deux enseignants sous protection policière. L’intention était claire, ou en tout cas le risque assumé. 

« Michel Wieviorka préfère jouer la carte de l’aveuglement »

Malgré l’évidence même de cette tendance lourde aux dires de nombreux chercheurs et professeurs du monde universitaire français, Michel Wieviorka préfère jouer la carte de l’aveuglement : « la recherche et l’enseignement en sciences humaines et sociales ne s’engagent que bien peu sur la voie du « woke » et autres perspectives qui lui sont associées, « cancel culture », « rapports de race », etc. Oui, il existe des groupes militants qui portent des idéologies liées au « woke » ou à la « cancel culture », aux marges de l’université, voire en son sein, et quelques chercheurs, enseignants et étudiants sont impliqués. Mais il n’y a rien ici de très significatif ». Si le problème n’est heureusement pas intégralement nié, il est tout de même franchement minimisé. 

Quant aux entreprises françaises, il juge également que « rien ne démontre qu’elles sont et seront de plus en plus confrontées massivement aux problèmes que vient subsumer le terme de « woke » ». Pourquoi diable est-ce que Arielle Schwab et Benoît Lozé de Havas Paris ont-ils ressenti le besoin pressant de travailler sur un livre blanc pour « aider les entreprises françaises à répondre aux questions soulevées par la vague woke américaine »? Pourquoi voyons-nous désormais de plus en plus de marques françaises communiquer en écriture inclusive sur les réseaux sociaux ? Plusieurs personnes du monde entrepreneurial français m’ont d’ailleurs déjà contacté afin de discuter de ce sujet, signe de l’intérêt que beaucoup d’entre eux y portent, comme le démontre également cet article de L’Opinion. 

Michel Wieviorka écrit aussi : « Faits, analyses : pour contrer le « wokisme », presque tout est importé ». Le fait de s’appuyer sur des analyses anglo-saxonnes dans l’analyse du wokisme est parfaitement assumé. Sinon, cela reviendrait à se plaindre – pour reprendre la métaphore – que l’on se fie à des vaccins contre le Covid-19 fabriqués dans des pays plus infectés (et donc mieux informés) que nous. 

Un combat entre gauches irréconciliables

Dans l’étude rédigée pour la Fondation pour l’innovation politique, la quasi-totalité des auteurs cités se réclament pêle-mêle du libéralisme, du progressisme et du centre gauche. En les traitant de « conservateurs », Michel Wieviorka rejoint le wokisme dans la volonté non de qualifier ses adversaires intellectuels, mais de les disqualifier, quitte à sombrer dans des imprécisions grossières.  

De plus, en sociologie, un étiquetage rigoureux des uns et des autres est fondamental. Croire que cette gauche, parfois libérale, toujours républicaine, descendrait d’Edmund Burke ou de Sir Roger Scruton laisse songeur. Si ce combat « vise la gauche » – on l’admettra volontiers – c’est plus précisément une certaine gauche qui est visée par une autre. Ce débat est ainsi essentiellement celui de deux gauches irréconciliables, et non une joute entre la gauche et la droite, à moins d’admettre officiellement que les étiquettes « droite » ou « conservateur » ne soient désormais plus que des repoussoirs et non des catégories légitimes de la sociologie politique.  

Une dynamique exponentielle

L’autre problème avec le fait de nier le problème du wokisme français, c’est que l’on est obligé de nier des courbes et des dynamiques évidentes. Sans être fataliste, le sondage IFOP pour L’Express de février annonce clairement l’aspect exponentiel de la popularité du wokisme français. En 2013/2014, personne ne savait ce qu’était « l’écriture inclusive ». Aujourd’hui, 13% de la population française y adhère, et cette écriture domine déjà de nombreuses universités françaises. L’administration de la Sorbonne en raffole.  

15% de la population française estime que « le privilège blanc » correspond à une réalité dans notre société, 19% pour le concept de « culture du viol ». Ces termes n’existaient pas hier, et ils sont désormais partie prenante de notre débat public. De plus, ce qui ressort de ce sondage c’est que ce sont les jeunes – diplômés ou en passe de l’être – des classes aisées qui sont le plus woke. C’est-à-dire les élites culturelles, politiques, institutionnelles, universitaires, et médiatiques de demain.  

Il est intéressant d’étudier les évolutions et les revirements des virologues « rassuristes » ces dernières années. Face au postmodernisme mutant des universités américaines des années 1990 à 2010, ils expliquaient que ce phénomène n’était qu’intellectuel. Face aux manifestations du wokisme étudiant sur les campus états-uniens de 2012 à 2017, ils affirmaient que ce phénomène n’était ni significatif ni dangereux. Face aux évènements de l’université d’Evergreen en 2017, ils concédaient que si ce mouvement pouvait comporter des dangers et des excès, il resterait circonscrit aux universités américaines. Lorsque l’Amérique élit un président, Joe Biden, qui reprend les derniers concepts woke et réserve des allocations aux non-blancs, ils nous expliquent que si le wokisme est bien sorti des campus, il ne restera qu’américain. Lorsque le Royaume-Uni s’y met, le wokisme ne serait qu’un phénomène anglo-saxon. Et face au début du wokisme français, nous avons le discours de Michel Wieviorka. 

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Peut-être que Monsieur Wieviorka est de ceux qui, constatant qu’un incendie a ravagé les maisons voisines, ne se préoccupent pas de l’odeur de fumée qui émane de la leur. Voire critiquent ceux qui crieraient au feu un peu trop fort. Ou alors avec le mauvais goût de le faire avec trop d’avance. 


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