« Drogue des djihadistes » : quand le « fantasme » du captagon resurgit au Parlement

Le texte pourrait modifier durablement l’un des principes fondamentaux du droit pénal français. Mardi, l’Assemblée nationale a débuté l’examen du projet de loi sur la responsabilité pénale, notamment porté par le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti à la suite de l’émoi causé par l’affaire Sarah Halimi – une sexagénaire juive tuée en 2017 par son voisin. En avril dernier, la Cour de cassation a reconnu l’irresponsabilité pénale de l’auteur de ce meurtre, atteint au moment des faits d’une « bouffée délirante aigue » due à la consommation de cannabis.  

Parmi les projets phares du texte, le gouvernement souhaite désormais qu’une personne déclarée irresponsable de violences ou d’homicide puisse néanmoins être poursuivie si elle a consommé des produits psychoactifs – alcool ou stupéfiants -, en sachant que cet acte pourrait le conduire à de telles infractions. Les poursuites viseront ainsi la consommation de substances, et non les violences en elles-mêmes. Le garde des Sceaux souhaite également rendre impossible le recours à l’irresponsabilité pénale si la personne incriminée a consommé des substances psychoactives pour faciliter son passage à l’acte.  

Pour justifier cette réforme, Eric Dupond-Moretti a choisi un exemple bien précis. « Je pense au cas de terroristes qui ont une volonté claire et précise de commettre un attentat et prennent du captagon pour se donner les forces qui leur manquent », avance ainsi le ministre de la Justice dans le rapport du projet de loi, enregistré à l’Assemblée le 16 septembre dernier. « Il est impératif qu’un tel comportement, qui vise à se donner les moyens d’un passage à l’acte assumé, ne permette pas à son auteur d’échapper à sa responsabilité pénale », est-il ajouté. Le problème ? Cette illustration – très parlante – pourrait être bien mal choisie, l’usage de ce médicament psychotrope chez les djihadistes étant considéré comme un « mythe » par de nombreux experts.  

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Comme le démontre un rapport publié en 2017 par les Observatoires français et européens des drogues et des toxicomanies, intitulé « Captagon, déconstruction d’un mythe », aucun des terroristes ayant commis des attentats revendiqués par l’EI en Europe depuis 2015 n’aurait en effet consommé de captagon. « L’amalgame captagon-terrorisme djihadiste aurait ainsi été construit au moyen d’un procédé rhétorique reposant sur la plausibilité de certains éléments mais pas sur l’existence de preuves solides. En d’autres termes, dans nombre de cas, les faits ont été subordonnés au message plutôt que l’inverse », conclut le rapport. « Le lien entre le captagon et l’EI est très mince, et repose sur des allégations et non des preuves », insiste auprès de L’Express Laurent Laniel, auteur du rapport et chercheur à l’Observatoire européen des drogues et de la toxicomanie (OEDT).  

« Aucune preuve valable »

A l’origine, le captagon est le nom d’un médicament psychotrope commercialisé à partir des années 1960 en Europe, prescrit notamment dans le cadre du traitement du trouble déficitaire de l’attention, de la narcolepsie et comme psychostimulant. Composé de fénétylline – une drogue de synthèse de la famille des amphétamines -, cette substance provoque des effets semblables à ceux du speed. Mais face aux abus rapportés aux autorités sanitaires, la fabrication et la vente de cette substance ont peu à peu été interdites partout dans le monde : selon les données publiées chaque année par l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) et reprises dans le rapport de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), plus aucun pays ne fabrique ainsi de fénétylline depuis 2009, année où les stocks mondiaux de cette substance étaient d’ailleurs « pratiquement épuisés ».  

« Mais des petits malins ont jugé bon de remplacer la fénétylline dans ces cachets par de l’amphétamine, tout en conservant la forme et le nom du médicament, alors très populaire », explique Laurant Laniel. Ainsi, les éventuelles pilules de « captagon » qui pourraient actuellement circuler sur le marché n’ont plus aucun rapport avec le médicament commercialisé dans les années 1960. « Il s’agit de simples contrefaçons qui contiennent de l’amphétamine, et non pas de la fénétylline », résume le chercheur, selon qui cette production se serait relocalisée au plus près de ses marchés de consommation, et plus particulièrement au Liban.  

« Ce processus s’est inscrit au Moyen-Orient dans le contexte violent de l’éclatement de la guerre civile en Syrie et de la désintégration de l’Irak, notamment sous les coups des armées djihadistes », décrypte-t-il dans son rapport. La conjugaison de ces événements aurait ainsi contribué à alimenter un mythe, basé sur une série de rumeurs et d’allégations plus ou moins vérifiables, selon lequel le captagon serait devenu la drogue « privilégiée » des djihadistes, et leur permettrait d’exécuter leurs massacres sans ressentir aucune peur. « Le problème, c’est qu’il y a autour de ce sujet un réel fantasme, qui n’est fondé sur aucune preuve valable », tacle Laurent Laniel.  

Un seul cas d’attentat commis sous l’emprise de la drogue

A la suite des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, et du témoignage de certaines victimes ayant rapporté que les terroristes du Bataclan se comportaient comme des « morts-vivants drogués », le captagon s’est par exemple retrouvé dans le titre de plusieurs articles de presse, évoqué comme la « potion magique des djihadistes », la « drogue des terroristes » ou encore « la drogue de Daech ». « Sur la foi de ces déclarations, il y a eu un véritable délire médiatique autour du captagon, qui serait utilisé massivement par les terroristes », se souvient Laurent Laniel. Mais début 2016, les autorités françaises dévoilent que les assaillants du Bataclan n’étaient ni drogués, ni alcoolisés pendant les attaques. De même, « aucune allégation de prise de captagon n’a été formulée à l’égard des terroristes de l’aéroport et du métro de Bruxelles le 22 mars 2016, qui faisaient partie de la même cellule de l’EI que ceux de l’Ile-de-France », rappelle le rapport de l’OFDT. Le captagon n’a pas non plus été mis en cause dans le cadre des divers autres attentats commis depuis 2015 en France, en Belgique, en Allemagne, au Royaume-Uni ou en Suède.  

Dans le cadre de son enquête, Laurent Laniel précise qu’il n’existe qu’un seul cas documenté faisant part de la prise de « drogues » par un terroriste de Daech : celui de l’attentat de la plage privée de l’hôtel Imperial Marhaba des environs de Sousse, en Tunisie, où 38 personnes avaient été tuées en juin 2015. Des extraits du rapport d’un juge antiterroriste tunisien, diffusés en ligne dans le cadre de la commission d’enquête ouverte au Royaume-Uni en janvier 2017, évoque ainsi « la présence d’une drogue, dont les principaux effets comprennent un sentiment d’épuisement, d’agressivité et d’extrême colère entraînant la commission de meurtres ». « Un autre effet de ces drogues est qu’elles augmentent la performance physique et mentale », est-il ajouté. 

Le nom du captagon n’est jamais évoqué dans ces extraits, mais le sera quelques mois plus tard par le magazine Vanity Fair, qui cite un « responsable haut placé au ministère de l’Intérieur tunisien », affirmant que la drogue retrouvée dans le corps de l’agresseur serait en réalité du captagon. Cette source ajoute que les auteurs de l’attentat du musée du Bardo de Tunis du 18 mars 2015 auraient, eux aussi, pris du captagon avant de passer à l’acte. « Les autopsies ne laissent pas de doute, le captagon retrouvé viendrait de Syrie », conclut l’article. Des hypothèses balayées par l’OFDT dans son rapport.  

« Il apparaît impossible de conclure, à la suite d’une autopsie, que ce sont des traces de ce produit et non d’un autre qui ont été retrouvées dans un corps et d’attribuer une provenance géographique à un produit dont on ignore la nature », indique l’organisme. « Tous ces éléments laissent penser que ces témoignages s’attachent plus à « coller » à une croyance répandue concernant l’usage de captagon par les terroristes de l’EI […], qu’ils contribuent à renforcer et à propager, qu’à rendre compte objectivement d’analyses scientifiques menées dans un cadre médico-légal », est-il ajouté. 

« L’entretien du fantasme »

Pourquoi, alors, associer le nom du captagon aux terroristes de l’Etat Islamique, et plus particulièrement à leurs attaques sur le territoire français ? « Je ne sais pas l’expliquer, il y a peut-être beaucoup d’éléments de confusion à la suite de ces différents rebondissements, un certain intérêt médiatique sur le sujet. C’est un mythe qui fait vendre », commente Laurent Laniel. La « propagande » de certains Etats à propos de cette drogue pourrait également justifier le succès de sa légende. « Lorsque la police malaisienne ou nigériane fait une saisie de captagon, elle communique ainsi sur la confiscation de la ‘drogue des djihadistes’ pour justifier son travail contre le terrorisme. Cela passe mieux qu’un titre banal sur une simple saisie d’amphétamines, et entretient le fantasme autour de cette substance ». 

Quatre ans après la parution de son rapport, Laurent Laniel avoue à L’Express avoir « fouillé cette histoire » d’usage de captagon par d’éventuels membres de Daech ou d’autres mouvances radicales, sans résultats. « La seule preuve tangible que nous ayons sur le sujet, c’est une vague déclaration de personnes se présentant comme des trafiquants de captagon libanais, dans une vidéo où ils apparaissent masqués, et dans laquelle ils assurent avoir vendu de telles substances à l’EI. C’est à peu près tout ce qu’on a comme preuves tangibles », rappelle le chercheur. Mais qu’en est-il en France ? « Ce qui est sûr, c’est que la France est le seul pays à avoir prouvé que les attentats terroristes perpétrés sur son sol n’ont pas eu lieu sous l’effet du captagon », répond Laurent Laniel.  

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« On sait d’ailleurs que le fait de tuer représente par lui-même une source d’excitation proche de celui provoqué par la prise de stupéfiants », ajoute de son côté le neurobiologiste Jean-Pol Tassin, directeur de recherche à l’Inserm et spécialiste des addictions. « Il n’y avait donc pas besoin de drogues pour faire ce que les terroristes ont fait au Bataclan ou ailleurs, et leur état aurait pu s’appliquer à n’importe quel tueur », précise-t-il. Face à l’exemple choisi par Eric Dupond-Moretti dans le cadre de son projet de loi sur la responsabilité pénale, le scientifique reste perplexe. « Il me semble un peu curieux de prendre cet exemple précis, dans un contexte où il a été démontré que ces actes terroristes n’étaient justement pas motivés par la drogue », relève-t-il. Utiliser l’exemple du captagon a tout de même au moins un intérêt : il permet de justifier l’écriture d’une nouvelle loi, décidée dans l’émotion de la déclaration d’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré, le meurtrier de Sarah Halimi, et ce, sans réellement toucher à l’équilibre de la législation sur l’altération ou l’abolition du discernement. Un peu comme un trompe-l’oeil. 


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